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2008
: « Recherche nouveaux marchés… Désespérément ! »
Une année de bandes dessinées sur le territoire francophone européen
par Gilles Ratier, secrétaire général de l'ACBD
Dans un marché mature, stable en chiffre d’affaires, les éditeurs
francophones cherchent encore et toujours à franchir de nouvelles étapes, car qui ne progresse pas recule : d’où la multiplication des titres vers des cibles chaque fois plus diversifiées, chaque fois plus
précises, d’où l’augmentation de la production de nouveautés accompagnée d’une baisse des tirages par titre, d’où l’activité accrue vers les marchés étrangers et vers les marchés dérivés
(cinéma, télévision, jeux vidéo…), d’où une meilleure rentabilité par un "repackaging" systématique des fonds (intégrales, nouvelles éditions…), tandis que se mettent en place les
premières applications en direction des nouveaux supports technologiques.
Une année tonique qui ne se laisse pas impressionner par la crise
financière ambiante…
I- PRODUCTION
Toujours
plus : 4746 livres de bande dessinée ont été publiés en 2008 (dont 3592 strictes nouveautés), soit une progression (pour la 13ème année consécutive) de
10,04%.
Pour la 13ème année consécutive, la production de bandes dessinées est encore en nette progression
: 3592 nouveaux albums (soit 75,68% du total des livres concernés par cette spécialité) ont été diffusés dans les librairies francophones en
2008 (contre 3312 et 76,79%, en 2007) !
Le livre, dans son ensemble, résiste, mieux que d'autres secteurs, au contexte économique général durci par l’importante crise financière mondiale : même si son marché a connu, en 2008, à
partir de la fin du printemps, un net ralentissement (source : Livres Hebdo/I+C). La bande dessinée, dont la diversité des catalogues est un atout majeur, et qui représente environ 6,5% du chiffre d'affaires de
l'édition, reste, avec la jeunesse, l’un des secteurs les plus dynamiques. Si les premiers signes de morosité
ont commencé à se faire sentir, au premier trimestre notamment, il faudra attendre le début de 2009 pour affiner le bilan économique 2008 de ce secteur, d'autant que les trois derniers
mois, et surtout décembre, pèsent très lourd dans son économie. […]
Cependant, il faut bien reconnaître que les
différents publics conquis par la bande dessinée au cours de ces dix dernières
années ont quand même toujours tendance à se rabattre sur les valeurs
sûres (qui bénéficient, en priorité, des campagnes de communication ou d’exploitation dérivées), et qu’ils
n’ont que peu de curiosité pour des domaines qui ne sont pas, a priori, proches de leurs préoccupations : l’heure n’est donc pas à l’expérimentation et à la prise de risque, surtout en
ces temps incertains, économiquement parlant…
Pourtant, il est évident que, ces dernières années, c’est l’exploitation des nouvelles niches commerciales
qui a permis (et qui permet toujours), aux éditeurs, de gagner de nouvelles parts de
marché : ces derniers ne doivent donc pas se contenter de satisfaire les 4 principaux lectorats :
- celui des séries asiatiques
: 1453 nouveaux mangas,
manhwas, manhuas et assimilés sont parus en 2008, soit 40,45% des nouveautés (contre 1428 et 43,12%, en 2007)
- celui des albums franco-belges
: 1547 titres parus en
2008, soit 43,07% (contre 1338 et 40,39%, en 2007)
- celui des comics américains
: 240 recueils parus en
2008, soit 6,68% (contre 227 et 6,85%, en 2007)
- celui des romans graphiques
: 353 livres parus en 2008, soit 9,83% (contre 319 et 9,63%, en 2007) […]
II- ÉDITION
Concentration et vitalité : 15 groupes dominent le secteur avec plus de 70% de la production, alors que pas moins
de 265 éditeurs ont publié des bandes dessinées en 2008. […]
III- OPTIMISATION
95 séries (5 de plus qu’en 2007) ont bénéficié d'énormes mises en place et ont continué à se placer parmi les
meilleures ventes, tous genres de livres confondus. […]
Notons que du côté des mangas, la situation est pratiquement toujours la même : seules 9 séries (publiées chez 5 éditeurs, seulement) assurent plus de
la moitié des ventes dans leur globalité, Naruto en tête avec son tirage de 220.000 ex. pour chaque nouveau tome (et il y en a eu 6 en 2008) ! Bien
loin derrière, les autres leaders du secteur sont Death Note (5 volumes à 180.000 ex.), Fullmetal Alchemist (4 volumes à 90.000 ex.), One Piece (6 volumes à 72.800 ex.), Fairy Tail (3 volumes de ce nouveau "blockbuster" ont été tirés à 70.000 ex.), Samurai Deeper Kyo (2 volumes à 66.000 ex.), Nana (2 volumes à 60.000 ex.), Bleach (5 volumes à 49.500 ex.), sans oublier Dragon Ball Z dont le manga adapté de l’anime (5 volumes à 70.300 ex.) cartonne toujours ! […]
IV- TRADUCTION
1856 bandes dessinées étrangères (dont 1411 venues d’Asie et 292 des États-Unis) ont été traduites : un bond de 69
titres (soit 3,86%) contre un recul de 0,67% en 2007.
Malgré l’effondrement des traductions de manhwas coréens (98 en 2008 pour 130 en 2007), des manhuas
chinois (23 pour 74 en 2007), et des ouvrages venus de Taïwan ou d’Inde (2 pour 15 en 2007), la bande dessinée asiatique continue d’alimenter la production avec 1411 albums
(contre 1371 en 2007), ce qui correspond à 479 séries traduites (contre 528 en 2007), grâce aux 1288
mangas japonais publiés en français (contre 1152 en 2007).
La fidélité et l’implication d’un lectorat différent (plus jeune et plus féminin), lequel apprécie leur moindre coût, la succession des nouveaux tomes dans des délais très rapprochés et
un contenu proche de leurs préoccupations, a permis la progression du manga sur le territoire francophone européen, sans que cela se fasse au détriment des autres segments du
marché. Depuis 2005, 1 album vendu sur 3 est
d’origine asiatique : mais seuls 9 shônen (séries destinées principalement aux jeunes garçons) ou shôjo (pour les jeunes
filles) assurent 50% des ventes du secteur.
Et seulement 7 éditeurs tiennent l’essentiel de
l’économie des mangas traduits en français : en terme de parts de marché, Kana est en tête (151 volumes publiés en 2008), suivi par Glénat
Mangas (137 volumes), puis, plus loin derrière, par Delcourt (et ses filiales Akata – 94 volumes – et Tonkam – 152 volumes) et par Pika (155 volumes) ; ensuite, le secteur est détenu,
dans une moindre mesure, par Kurokawa (68 volumes), Panini Manga (123 albums) et Soleil Mangas (81 volumes). Ces 7 entreprises ayant réalisé plus de 90% des ventes de mangas en volume,
elles sont bien armées pour résister à une éventuelle arrivée des éditeurs japonais qui, à la recherche d’un relais de croissance de plus en plus difficile à trouver sur leur marché
intérieur, pourraient publier eux-mêmes leurs séries en Europe.
En conséquence, le nombre d’éditeurs francophones
publiant des bandes dessinées asiatiques se réduit : on en compte plus que 36
(au lieu de 40 en 2007). Parmi eux, citons les outsiders que sont Asuka, Bamboo (Doki-Doki), Carabas (Kami), Casterman (Sakka, Hanguk et Hua Shu), Clair de lune (Gakko), 12 bis, Ki-oon,
Le Lézard noir, Milan (Kankô et Dragons) et Taïfu, ou encore Paquet et Samji (repreneur de certaines séries éditées par la SEEBD) pour la bande dessinée coréenne, et Akileos, Drakosia,
Ohayo, Toki et Xiao Pan pour la chinoise. Sans oublier certains généralistes qui se spécialisent plutôt dans le seinen (bande dessinée pour jeunes adultes) à l’instar de Cambourakis,
Cornélius, La 5ème Couche, Imho, Vertige Graphic ou Flblb récompensé par le Prix Asie-ACBD 2008 décerné au Visiteur du Sud
de Oh Yeong Jin pendant le
festival Japan Expo.
Nous assistons aussi à une diminution des
rééditions des bandes dessinées venues d’Extrême-Orient (92 au lieu de 138 en
2007) et de ce que certains appellent le
"franga", le manga européen ou le "global manga" : c'est-à-dire les tentatives réalisées par les auteurs européens de s’inspirer ouvertement des
différents codes graphiques et narratifs des mangas. Les pourtant très dynamiques éditeurs que sont Akiléos, Ankama, Carabas, Delcourt, 12 bis, Les Humanoïdes associés, Paquet, Pika ou
Soleil n’en ont publié que 42 (contre 57, l’an passé). Cependant, les styles des jeunes auteurs sont toujours très influencés par les codes graphiques et narratifs des mangas et de plus
en plus de graphistes asiatiques illustrent des scénarios d’auteurs francophones.
La passion de ce public assez monomaniaque pour les mangas (anime ou livres) se développe aussi sur Internet (animeland.com, animint.com, mangagate.com, manga-news.com, manga-sanctuary.com, mangaverse.net, mangavore.net, the-ryoweb.com, webotaku.com…) ou dans les 6 essais qui leur ont été consacrés en 2008. […]
V- ADAPTATION
Les œuvres littéraires sont de plus en plus adaptées en bande dessinée
(154 nouveautés en 2008) et le 9e art inspire toujours davantage les autres moyens d’expression. […]
Le phénomène remarquable de 2008 est le développement marqué de la bande dessinée francophone à destination des
filles ! D’après une étude du Centre National du Livre sur les collégiens et lycéens en 2007, 45% des filles
(pour 27% des garçons) ne lisent jamais ou presque jamais de bandes dessinées : cela risque de changer avec les 68 nouveaux produits calibrés pour conquérir le public féminin parus en
2008 (collection "Bulles de filles" chez Dargaud et de nombreux titres chez Bamboo, Delcourt, Diantre !, Dupuis, Fleurus, Gawsewitch, Glénat, Paquet…).
C’est cette incessante vitalité qui permet au 9e art d’être toujours autant courtisé par les autres médias, lesquels l’utilisent de plus en plus comme source d’adaptation. Et comme
le poids commercial des droits dérivés ou des
déclinaisons (animations, films, romans…) grossit tous les ans, il n’est pas
étonnant que ce soit un sujet brûlant sur lequel éditeurs (le groupe BD du Syndicat National de l’Édition) et auteurs (groupement "Bande dessinée" du Syndicat National des Auteurs et des
Compositeurs) n’arrivent pas à se mettre d’accord.
En effet, comme le précise avec humour Jean Van Hamme, le scénariste de Largo Winch et de XIII (séries dont les récentes versions cinématographiques et télévisuelles, en coproduction avec Média
Participations, ont été plébiscitées par les spectateurs), aux journalistes Olivier Delcroix (Le Figaro) et Manuel F. Picaud (Auracan.com) : "L’argent est sur l’écran" ! Pas que sur l’écran d’ailleurs, mais aussi dans toutes les industries du loisir (cinéma, télévision, dessins animés, jeux vidéo, musique, Internet…) qui, certes, exploitent le
filon, mais amènent aussi de nombreux lecteurs à la bande
dessinée. Les éditeurs ne s’y trompent pas et on remarquera qu’en 2008, ils sont nombreux à se positionner
dans ce sens :
- Ankama, société qui a explosé grâce à leur jeu vidéo en ligne, entre dans le capital de la chaîne de télévision Nolife (orientée jeux vidéo et culture japonaise) et signe avec
Microsoft, tout en diversifiant sa production.
- Delcourt a acquis une participation majoritaire dans le capital de la société RG Square (spécialisée dans les films et séries d’animation japonais) pour mettre en commun leurs
expériences d’édition et en audiovisuel. […]
- Glénat s’associe à EuropaCorp, la société du réalisateur et producteur Luc Besson, pour créer Europa Glénat, une "joint-venture" détenue à parts égales entre les deux groupes) qui
gérera les droits d’adaptation audiovisuelle des bandes dessinées au catalogue de l’éditeur grenoblois, ceci autant au cinéma qu’à la télévision (telle la série Disparitions qui sort
simultanément en album et en téléfilm sur France 3). […]
Évidemment, le chiffre d’affaires de la bande dessinée francophone (estimé à 320 millions d’euros par Ipsos et Livres Hebdo) fait pâle figure face à ceux des jeux vidéo (2,4 milliards d’euros d’après GfK) ou de l’industrie
musicale (2,3 milliards d’euros d’après Le
Monde), sans parler de celui du cinéma et de la télévision : mais nous ne
sommes certainement qu’aux prémices des développements et propositions de transversalité pour le 9e art ! Au Japon, par exemple, la bande dessinée sur téléphone mobile et l’usage numérique de la bande
dessinée est entré dans une phase industrielle, alors qu’en Europe nous n’en
sommes encore qu’au stade
expérimental !
Cela n’empêche pas les images de bandes
dessinées de se retrouver dans 271 recueils d'illustrations, dont 68 recueils
de dessins d'humour et 61 textes illustrés, ou de triompher dans les salles de ventes : les originaux d’Hergé (une couverture de Tintin s’est arrachée à 764.200 € et un dessin noir et blanc à 167.300 €), d’Albert Uderzo (une planche
d'Astérix vendue 312.500 €), d’Hugo Pratt (un portrait de Corto Maltese adjugé à 250.000 €), de Philippe Druillet (2 planches à 206.500 €), d’Enki Bilal, d’André Franquin ou
d’Edgar P. Jacobs y battent régulièrement des records, se faisant une place de choix sur le marché sélectif de
l’art avec un grand A !
VI- PRÉPUBLICATION
La presse de bande dessinée semble souffrir de la concurrence
d’Internet (gratuité et nouveaux terrains créatifs), en dépit de la présence de 71 revues spécialisées. […]
En ce
qui concerne les revues sur les mangas
(AnimeLand, Coyote, Dofus Mag, Geisha, Hard Manga, Japaneko, Made in Japan, Manga Kids, Maniak !, Planet Manga, Score Asia…), les tirages sont parfois plus importants, mais ces magazines se consacrent bien plus souvent à l’anime et aux
jeux qu’à la bande dessinée.[…]
VII- CONSÉCRATIONS ET MÉDIATISATION
201 œuvres datant de plus de 20 ans ont été rééditées ; et de plus en plus d’auteurs de bande dessinée, parmi les
1416 qui vivent de leur métier sur le territoire francophone européen, obtiennent régulièrement l’honneur des médias. […]
Aujourd’hui,
le 9e art a donc acquis une véritable reconnaissance culturelle : d’ailleurs, 1 livre acheté sur 8 et 1 ouvrage emprunté sur 5 dans les bibliothèques est une bande dessinée
!
Gilles RATIER
Secrétaire général de l’ACBD
VIII
- BILAN TÉLÉCHARGEABLE AVEC ANNEXES
Télécharger au format PDF le Bilan 2008 de l'ACBD et ses nombreuses annexes :
> Bilan ACBD 2008 + annexes
COPYRIGHT
© Gilles Ratier, secrétaire général de l'ACBD (Association des
Critiques et journalistes de Bande Dessinée).
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